Le Wiki des AMIELs
Soyons vrais, c'est la plus haute maxime de l'art et de la vie.
Aphorisme d'Henri-Frédéric Amiel

CE QU'IL AURAIT VOULU LAISSER :
Bien qu'il ait pu écrire humblement dans son Journal (28 août 1875) Est-ce que mon nom durera un jour de plus que moi ?, il déclara toutefois, moins de deux ans après, toujours dans son fidèle exutoire, "Laisser un monument aere perennius , un ouvrage indestructible, qui fasse penser, sentir, rêver, à travers une suite de générations, cette gloire serait la seule qui me ferait envie...". (30 juillet 1877). Et ce n'est certainement pas avec son Journal qu'il pensait y parvenir; il n'y parvint pas non plus de son vivant ni par ses recueils de poésies, ni par ses traductions de tant d'auteurs de tant de langues, ni par son professorat (si ennuyeux comme on l'a dit) ni par aucun texte divers (discours, articles, études, conférences) et pourtant dès que l'on publia quelques années après sa mort des extraits (choisis) de son extraordinaire journal, ce fut immédiatement une véritable révélation. Il fut dès lors peu à peu connu sous de multiples facettes mais étrangement il demeure méconnu aussi, plus de cent trente ans après sa disparition; les études amiéliennes bien que déjà assez fournies et nombreuses ont encore l'avenir pour elles. Une littérature abondante d'études diverses lui a été consacré durant tout le XXème S. en un nombre de langues aussi important : en allemand, anglais, espagnol, italien mais encore en russe, suédois, tchèque, danois, japonais ou norvégien ! En plusieurs endroits on peut lire que ce journal n'a aucun équivalent en aucune langue et n'en aura jamais (cf. par exemple "Revue des Sciences Humaines" n° 117 à 120 Fac. des Lettres, Université de Lille (p.154) 1965 et réf. suivante); ...qu'il dénote un pessimisme aussi sombre que celui de Schopenhauer quoique apaisé ça et là par le sentiment religieux, un amour de la nature aussi pénétrant que celui de Rousseau, exhalé en des accents que Rousseau n'avait point fait entendre et que, devant l'infini, il ait évoqué une angoisse qui dépasse celle de Pascal. (article de Emile Armand in "L'En Dehors" n°64 du 8 Août 1925 dans lequel cette phrase est citée sans sa référence). Il est connu et reconnu sur toute la terre grâce à cette œuvre magistrale unique qu'est son Journal et pourtant toujours à découvrir et à étudier.
Une très rapide et durable RECONNAISSANCE :
- Par ses compatriotes :
Ce journal est un exutoire : ma virilité s'évapore en sueur d'encre.. écrit-il en un de ces mauvais jours qui lui furent habituels. Un effort méritoire car à peine un an et demi après sa mort on édite déjà les premiers "Fragments d'un journal intime" (cf. art. de L'Express du 22 Nov. 1883, journal suisse) et une conférence sur lui intitulée "Le journal d'un philosophe" est donnée par Naville, professeur, dès le 26 février 1884. Puis suivent une première étude du Journal par Mr Bourget; des œuvres posthumes du poète aussi (Le Nouveau-Né en 1888). Déjà de son vivant, en 1854, Marc Monnier (1829-1885), un collègue genevois, écrivain et professeur de littérature comparée, qui le connait bien, écrit dans la revue "L'Athenaeum français" journal universel de la littérature alors (édité à Paris) "Mr Amiel est l'un des hommes les plus érudits et les plus laborieux que je connaisse". Le critique Edouard Scherer présente au public, quelques années après sa mort, une belle préface au Journal mais décède peu après en 1888; viendront Berthe Vadier qui sera son biographe et tant d'autres; l'exposition nationale suisse de Mai 1914 sera par exemple l'occasion de le faire connaître par une conférence sur "Amiel et la Suisse romande" donnée par un professeur de littérature française de l'Université de Genève. L'on ne cessera dès lors d'étudier ce journal extraordinaire et la personnalité de son auteur. Après la guerre de 14, en 1919 on chantera dans une pièce de théâtre son "Roulez tambours..." pour raviver le patriotisme national (cf. L'Express du 20 Mai 1919, p.4) .... Et ainsi en 1921 Genève put fêter le centenaire de la naissance d'un de ses plus célèbres fils dans une atmosphère pleine de charme, de grandeur discrète et de bon goût selon l'Express. Encore en 1930 le doyen de la Faculté des Lettres Genevoise inaugurera une série de conférences en montrant comment Amiel put influencer l'âme romande (cf. L'Express du 14 Juillet 1930, p.8). Souvent il figure de nos jours dans quelque article journalistique ou étude savante sur son nom ou sa psychologie et ses aphorismes servent d'illustration ou d'appui à ces écrits...
Il a sa rue dans le centre de la ville dès 1890 et son buste à l'Université est inauguré dans l'Aula de celle-ci dès le 4 Novembre 1891. Un projet de monument à l'auteur du chant national "Roulez tambours !", qu'Amiel avait intitulé "La Guerre Sacrée", est porté par un comité de Neufchâtel en 1899; il ne fut pas exécuté mais on en conserve la description : C'est le sculpteur Rodo Niederbausern qui était un parent d'Amiel par sa sœur Mme Amiel-Stroelin, qui fut retenu : "Taillé dans un seul bloc de 6m de haut, il est couronné par le buste du grand homme; la tête légèrement inclinée est enveloppée dans les plis d'un drapeau que tient une femme dont les formes se détachent en bas-relief sur le socle - figure allégorique du chant, le corps jeté en avant, le bras tendu, elle appelle aux armes ! " (cf. journal "Le conteur vaudois" n°2 du 14 janvier 1899). Un projet parait-il fort remarquable, plein de vie et d'une esthétique parfaite (cf. L'express du 16 Juin 1900, p.8) qui ne sera pas mis en exécution malheureusement.
Quelqu'un a très poétiquement écrit qu'il s'est fait un nom pour avoir su disjoindre et remonter avec la patience d'un horloger genevois la mécanique (difficile et compliquée) de sa vie intérieure.
- A l'étranger, dont en France :
La 1ère parution d'extraits du Journal à l'extérieur des frontières de la Suisse va aussi susciter la curiosité d'intellectuels européens de cette fin du XIXème S. Les commentaires vont aller bon train et s'opposer, notamment en France et en Allemagne, comme se heurtèrent en lui un penseur allemand et un écrivain français. En France, si la fascination était bien là, on était loin de l'admiration : c'est le début de la IIIème République et la défaite de 1870 est non seulement dans les esprits mais surtout restée en travers de la gorge par la perte de l'Alsace-Lorraine au profit de l'empire allemand. Le 1er à s'exprimer en ce temps-là est le critique Emile Caro et il donne le ton, qualifiant Amiel de "malade de l'idéal" ce qui n'était pas faux mais il y a plus senti : Brunetière parlera de "ce dégouté, ce pleurnichard et cet impuissant d'Amiel" quand Ernest Renan ne verra en lui qu' "un raté qui sent ce qui lui manque"; on pourrait ajouter à la suite le vieux philosophe Renouvier. Voilà donc le ton général sur lequel, en France, on allait ridiculiser cette "pauvre victime du germanisme" car là était surtout sa faute aux yeux des intellectuels français, non seulement il avouait une certaine aversion pour l'état d'esprit hexagonal mais il proclamait même son adulation pour la culture et la pensée allemande. Puis viendront les avis plus nuancés (et apaisés) de René Dumesnil, Edmond Jaloux, Henry Bordeaux, François Mauriac ou Charles du Bos...(cf. note sur Du Bos et ce que pense François Mauriac ci-après). Amiel est enfin reconnu en France et à son exemple l'attention érudite se déplacera vers de nouvelles formes de "témoignages" plus "modernes" avec Paul Nizan, J-P. Sartre ou Simone de Beauvoir. Sartre par exemple, cite son intériorité maladive dans "Situations I" (Gallimard, 1939) à l'appui de ses explications sur l'intentionnalité de la conscience : ...en vain chercherions-nous, comme Amiel, comme un enfant qui s'embrasse l'épaule, les caresses, les dorlotements de notre intimité, puisque finalement tout est dehors, tout, jusqu'à nous-mêmes... Du coté anglo-saxon, l'enthousiasme fut là immédiatement; il suffit de citer Hoffmannsthal ou Nietzsche. Hoffmannsthal mit en avant la rencontre d'Amiel avec la métaphysique allemande et la modernité de l'écriture impressionniste du diariste à travers le prisme du dilettantisme; il publia sur Amiel un essai "Das Tagebuch eines Willenskranken" (1891). Bien plus loin, en Russie, on verra ci-après combien Tolstoï l'admira.
- Des études autour de son "cas" :
Hormis les études littéraires sur son œuvre qui ne cessent de se succéder depuis plus d'un siècle et sur nombre de sujets, il faut indiquer que son cas pathologique a fait l'objet de thèses de médecine : son caractère, l'introspection morbide en littérature, une étude médico-psychologique.. En Espagne ce sont plus spécialement des études sur son comportement face à la sexualité qui intéresseront les chercheurs, tempérament méditerranéen aidant, un sujet qui fut, il est vrai, important chez lui et qui lui posa problème toute sa vie ! Heureusement quand même ont été tentés des rapprochements littéraires et ce qui est certain c'est que nombre d'auteurs à son exemple tiendront également leur propre journal intime sur tout ou partie de leur vie. Mais il reste cependant de nombreux domaines à explorer : les arts, la musique, le côté onirique ou le goût de la nature....
(=> en partie d'après "Le dossier Amiel : bilan et perspectives d'un siècle de recherches" Ph. M. Monnier in Romantisme, 1981, vol.11 n°32, pp. 91-100).
- L'esprit français selon Amiel :
Voilà comment il voyait piteusement les français (court extrait!) : ...dans toute sa crudité les limites de l'esprit français, qui met toujours l'école, la formule, le conventionnel, l'a priori, l'abstraction, le factice au-dessus du réel, et qui préfère la clarté à la vérité, les mots aux choses, et la rhétorique à la science. - Ils sont absolus comme l'ignorance qui n'a rien comparé, ils ne comprennent que le noir et le blanc, le oui et le non, omettant ainsi toutes les couleurs d'une part, et de l'autre, tous les degrés intermédiaires entre l'affirmation et la négation - Ils sont logiciens et non dialecticiens - ....Ils ne comprennent rien... Ils ne comprennent pas un seul peuple en dehors d'eux-mêmes. (Journal Intime du 30 septembre 1871). Des lignes rageuses écrites alors que le désastre de Sedan signait la fin de l'Empire, l'occupation de l'est du pays et que débutait le long siège de Paris. Il estimait par ailleurs que seuls les Suisses, à la différence notable des Français, "savent ce qu'est une véritable démocratie", ce qu'il penserait probablement encore aujourd'hui !.
TOLSTOI ET AMIEL:
Toute l'oeuvre de l'immense écrivain russe peut être regardée comme une autobiographie. Sa fille, Maria Lvovna Tolstoï traduit pour lui des extraits du fameux Journal Intime d'Amiel dès 1893 qu'il tient déjà en grande estime: Dès 1892 (cf. Journaux et carnets de Tolstoï, 7 octobre 1892) il note ceci : Pour Amiel je voudrais écrire une préface où j'exprimerais ce qu'il dit en de nombreux endroits... Et effectivement il écrira une préface remarquable à cette traduction (cf. L'Express du 13 Avril 1908, p.3); il fut vraiment frappé par l'importance du contenu de ce Journal et par la sincérité de cette œuvre : Les pensées de Bouddha, de Kant, du Christ, d'Amiel et d'autres constituent une partie de ma vie...(écrit le 13 février 1907). A la fin de son existence il dira et écrira dans son propre journal intime qu'il "ne lisait plus que deux livres, le Nouveau Testament et le Journal Intime d'Amiel"!
(=> en partie voir rèf. article Sartre ci-après *).
NIETZSCHE et la MALADIE DU SIECLE :
Le grand philosophe considérait les œuvres d'Amiel, de Stendhal ou de Tourgueniev comme autant de témoins de la "décadence européenne" et des contraintes de la modernité dans la culture : individualisation (revendication du moi), société de masse, doctrines idéalisant la pacification des passions (égalitarisme socialiste ou libéral, scientisme et foi rationaliste dans le progrès, moralisme et religiosité fade de l'humanisme). Amiel est bien le type-même du "malade du siècle", malade de la volonté, nihilisme catastrophique pour lequel Nietzsche proposait ses remèdes.
L'AME DES PAYSAGES et la LOZERE:
La maxime la plus citée d' Henri-Frédéric est " Tout paysage est un état d'âme". Commentée et utilisée à tout bout de champ (!) traduite dans beaucoup de langues on la retrouve dans beaucoup d'études. J'aime bien celle-ci concernant la géographie physique et sentimentale lozérienne, faisant d'Amiel un mot éponyme, puisqu'il attribue ce nom à des qualificatifs paysagers. L'auteur y fait en effet référence, la rapportant aux paysages lozériens, à leur solitude d'une dimension incomparable, leur conférant ainsi une qualification sentimentale toute amiélienne: "On pourrait peut-être proposer amiel ? Des inquiétudes amielles, une grande exaltation amielle, un amour purement amiel ..." (p.24). Bel hommage au diariste, si amoureux pour sa part des paysages suisses qu'il a beaucoup chanté dans sa poésie, par cette création du nom commun amiélien, de vocables ou adjectifs qualificatifs pour exprimer la relation étroite entre l'homme et sa vision sentimentale de la nature; bel hommage à notre nom !
(=> "Le département de la Lozère: avec un index des noms de lieux et des personnages cités" R. Camus P-O.L. 1996).
L'AME DES PAYSAGES et la PEINTURE :
Il faut d'abord noter plus exactement la fameuse citation : "Un paysage quelconque est un état de l'âme, et qui sait lire dans tous deux est émerveillé de retrouver la similitude dans chaque détail." (Journal Int. 31 oct. 1852; L'Âge d'Homme, Lausanne, 1976, p.295). Il faut dire ensuite que, depuis le 2ème quart du XIXème S; la tendance apparue dans la décennie précédente à propos de la "peinture de paysage" se confirme. La vogue en France culmine avec le Salon de 1831. L'apparente facilité des bords de rivière, sous-bois, chemins de village, favorise une profusion d'œuvres. Pourtant, à l'origine, la nouvelle école est porteuse de sentiments face à la nature, un mouvement inspiré de l'Angleterre. C'est en relation avec cet art, cette peinture des "états d'âme" dont parle Amiel, caractérisé par une recherche d'harmonie avec la nature dont témoignera aussi et déjà ce poème de Wordsworth (1770-1850), "Tintern Abbey" en 1798 : "Je suis donc toujours / Un amoureux des prairies et des bois, / Des montagnes aussi; et de tout ce qu'offre / Cette terre verte... / Heureux de trouver dans la nature et le langage des sens, / L'ancre de mes pensées les plus pures, la nourrice, / Le guide, le gardien de mon cœur, et l'âme de / Mon être moral tout entier.
(=> "Peindre le ciel. De Turner à Monet. Ch. Kayser, Musée-Promenade Marly-le-Roi / Louveciennes, 1995).
ANDRE GIDE, le diarisme et AMIEL :
A la fin du XIXème S. déjà le nom d'Henri-Frédéric était si bien connu que l'on surnomma alors le futur grand écrivain André Gide "l'Amiel du Mercure de France". Gide eut très tôt ce que Paul Bourget nomma à propos d'Amiel "la maladie du Journal Intime". Il a lu très jeune, vers 1883, dès la 1ère édition, ce qui était paru du fameux journal de son aîné suisse, alors qu'il venait de faire 18ans et qu'il effectuait son 1er voyage outre-manche, à Londres. Mais déjà vers sa 15ème année il avait commencé à tenir son propre journal. Il n'a pas voulu reconnaitre toutefois l'influence qu'Amiel eut sur lui bien que ce journal inédit fit sur lui un effet de détonateur: dans son 1er livre "Les cahiers d'André Walter" (1891) dans lequel il recopie des pages de son journal et où sont évoqués nombre d'auteurs, "il est un nom que l'on chercherait vainement,...c'est celui d'Amiel" note M. Delay dans son ouvrage "La jeunesse d'André Gide". Ce n'est que plus tard, dans son œuvre "Si le grain ne meurt", édité en 1920, qu'il écrira que, dans sa jeunesse, le journal du genevois "faisait fureur" mais tout en ne mentionnant toujours pas qu'il en avait lu les pages publiées jusque-là. Dans "La symphonie pastorale" il le citera enfin deux fois pour insister sur l'aspect que peut prendre l'âme ténébreuse de son personnage nommé fort justement Amélie "sombre et morose". Amiel parlant dans son cas de "rayons noirs" que son âme émet Il est cependant certain que le journal d'Henri-Frédéric joint aux Confessions de Jean-Jacques Rousseau l'ont poussé vers une introspection passionnée qui commencera dès 1887 et durera toute sa vie (il meurt en 1951).
FRANCOIS MAURIAC et la REFORME pour AMIEL et GIDE :
François Mauriac, chrétien, a aussi écrit son Journal Intime mais c'est à propos de religion qu'il parlera d'Amiel. Dans ses "Petits Essais de psychologie religieuse" plus précisément : son 4ème texte est consacré à H-F Amiel sous ce titre "Le préau calviniste de H-F Amiel". Chez le suisse réformé, l'esprit hostile à tout dogme veut conserver sa totale liberté d'interprétation. Ivre de sa toute puissance, celui-ci ne peut alors, selon lui, sombrer que dans ce qu'il nomme la "passion du vagabondage", un scepticisme qui l'éloigne du Dieu sensible au cœur. Il décèle d'ailleurs la même forme de passion chez André Gide : "Mais tandis que le philosophe Amiel va de système en système, c'est le champ du sentiment et de la sensation qui s'ouvre à l'indiscipline protestante d'un Gide : quelle illusoire liberté !" Or ces âmes éprises d'une perfection et d'une liberté inhumaines sont en même temps condamnées à la solitude. En effet elles ne sont reliées à Dieu, comme le dit Mauriac à propos d'Amiel, que "par la prière et les inspirations".
(=> "Nouveaux cahiers François Mauriac" n°2 Ed. Grasset & Flasquelle, 1994).
Une référence psychologique pour JEAN-PAUL SARTRE :
Sartre a lu des pages du Journal d'Amiel mais il y demeura insensible; dans ses "Carnets de la drôle de guerre 1939-1940", alors qu'il n'avait pas grand chose à y faire étant un soldat 'météorologiste', le philosophe de l'existentialisme et de la conscience individuelle écrivit ceci : Ce matin, en écrivant sur ce carnet que je voudrais essayer d'attraper le style de mes gestes, je me suis fait l'effet d'un maniaque de l'analyse, genre Amiel, voilà donc son opinion et ce jugement sur Amiel est tout à fait exact. Il disait que pour sa part il était plus curieux des idées et du monde que de lui-même et surtout qu'il ne voulait pas "être hanté par (lui)-même jusqu'à la fin de ses jours" comme l'a été en effet Amiel, ce qu'estimait aussi un autre grand nom de la pensée moderne, Paul Valéry. Mais Amiel comme Sartre furent conscients que le terme de la "vie intérieure" n'est autre que le néant de la fin : on peut vouloir s'en échapper (Sartre) ou s'y complaire (Amiel), là est la différence majeure.
(=> * (rèf. art. Tolstoï ci-dessus également) : "Du Journal Intime de H. F. Amiel" Roland Jaccard, Ed. Complexe- Le regard littéraire, 1987).
SIMONE WEILL apprit à lire avec le JOURNAL D'AMIEL:
Durant la guerre de 14-18, son père étant militaire, c'est par son grand frère le (futur) mathématicien André Weill que la (future) grande philosophe et mystique Simone Weill, née en 1908, apprit à lire; il lui fit les leçons par l'intermédiaire des premières pages publiées du Journal Intime. Simone Weill tint elle aussi son journal intime.
Une référence sur les institutions pour JEAN MONNET le PERE DE L'EUROPE:
L'un des artisans fondateurs de l'Europe, le français Jean Monnet citait souvent cette pensée visionnaire, humaniste et universaliste d'Amiel : Ce sont les institutions qui commandent les relations entre les hommes, ce sont elles qui sont le véritable support de la civilisation.....L'expérience de chaque homme se renouvelle. Seules les institutions deviennent plus sages : elles accumulent l'expérience collective et, de cette expérience, de cette sagesse, les hommes soumis aux mêmes règles verront non pas leur nature changer, mais leur comportement graduellement se transformer. Monnet la résumait ainsi : Rien ne se crée sans les hommes, rien ne dure sans les institutions. Encore faut-il que ces institutions correspondent à ce que veulent les peuples ! On peut en douter pour ce qui concerne l'Europe: Monnet fut surtout un promoteur de l'atlantisme, du libre-échange et de la disparition des états-nations au profit d'une Europe fédérale à l'imitation de la vision américaine, ce qui lui valut notamment un violent antagonisme avec De Gaulle qui le traitait de "petit financier à la solde des Américains". D'autre part, les institutions européennes crées depuis les débuts deviennent-elles vraiment plus sages suivant le recul que nous en avons pour en juger ? L'expérience collective permet-elle par la fragile sagesse des hommes de transformer positivement les institutions pour le bien général ? La patience des peuples peut être grande mais elle aura bien des limites, peu importe la graduation de ces supposées améliorations (surtout libérales donc partisanes, destinées uniquement au profit de quelques uns) permises par une sagesse qui n'est plus de mise dans le contexte de ces soumissions !
(=> "La déclaration Schuman Mai 1950 - Les idées de Jean Monnet" Groupe du PPE-DF Pascal Fontaine, 2000).
Amiel l'humaniste fut-il pour autant un européaniste ? Probablement pas ! La disparition des frontières n'est certainement pas concevable à son époque et l'idée même d'une Europe unie et démocratique ne put être en son temps qu'une utopie. De nos jours c'est, disons, tout au plus un rêve (pour être optimiste)...dont la Suisse ne se préoccupe d'ailleurs pas !
L'hommage de GABRIEL MONOD :
L'homme de lettres et professeur du Collège de France du début du XXème S. a donné le nom d'Amiel à sa résidence de Versailles, j'en parle par ailleurs dans la page XIXème S. Cet admirateur inconditionnel du diariste a dit de lui qu'il "a décrit avec une émotion éloquente et avec une rare puissance d'analyse les inquiétudes intellectuelles et morales de son âme et de l'âme d'une foule de ses contemporains" (in "Les maîtres de l'histoire" à propos du journal intime de Michelet, Appendice II, 1894).
PRIX AMIEL de l'UNIVERSITE DE GENEVE :
Créé pour récompenser à l'origine des études littéraires il se nommait du temps d'Henri-Frédéric "Prix de l'Institut Genevois", c'était le Prix Littéraire de la grande école supérieure de la ville. Il fut le Président du jury qui le décernait; son objet était alors de couronner la meilleure étude historique et critique sur les romanciers et le roman dans la Suisse de langue française. Il était doté du prix de 800F Suisses en 1874, lequel passera à 1200F dès 1875. Devenu le Prix Amiel, il sera toujours attribué les années impaires sur les intérêts des fonds placés d'un capital de 25.000 F. suisses attribués par donation inaliénable de Mme Laure Stroehlin-Amiel, sœur d'Henri-Frédéric, après la mort de son frère, et en sa mémoire, en Avril 1885 à la ville de Genève; son montant fut alors porté à 2000 F. suisses. Inauguré en 1887, son 1er lauréat fut un futur enseignant de philosophie à la faculté libre de théologie de Genève nommé Frank Duperrut (1862-1910), auteur de quelques volumes de philo religieuse et morale. Toujours attribué de nos jours, chaque année impaire, son lauréat reçoit maintenant entre 1000 et 2500 F. suisses; son objet a quelque peu évolué en récompensant désormais un sujet, au choix du candidat, en philosophie pure, histoire de la philosophie (ou sociologie si portée philosophique générale) ou en littérature pure (sauf nouvelles, romans, histoire littéraire, critique littéraire et philologie).
AMIEL et INTERNET :
En tant que pierre angulaire du diarisme, Amiel peut être vu comme le pionnier des blogueurs et du cyberespace; ne dit-il pas lui-même dans son Journal "Tout en moi est virtuel" (écrit le 16 Février 1855 !). Profitons de l'occasion pour "émailler" notre citation d'une remarque anagrammatique à ce propos : Amiel contient les mêmes lettres que 'email' (avec un léger accent on a le mot 'émail') et enfin "l'amie" ou "la mie" comme "l'aimé", destinataires potentiels privilégiés de ces envois informatisés "émaillés" de mots doux, des mots "à miel" bien sûr !
Comme on l'a vu dans les pistes de réflexion concernant son journal il se construit par ce biais un double virtuel, exactement de la même manière qu'internet construit un double du monde réel, mais ce nouveau monde n'étant toutefois qu'une participation citoyenne aux échanges du monde, par lequel de l'intime protégé on passe au journalisme de soi mis en scène, et du "j'écris dont j'existe" au "plus mon site est visité et plus j'existe". Il n'est plus question d'introspection intime livrée aux lecteurs mais d'un simple nombre d'internautes anonymes qui font la notoriété de celui qui tapote ses propres réflexions; ce dernier sera ainsi d'autant satisfait qu'il sera "suivi" sur un réseau ou comptera un grand nombre d "amis" dans un autre, que son blog suscitera des participations nombreuses et pourquoi pas médiatiques. Et alors la célébrité n'est peut-être pas loin (et son contraire tout proche aussi). Quant à ce qui me concerne je ne compte pas sur ces avantages ni ne m'embarrasserai de ces inconvénients; comme je l'ai annoncé dans mes deux sites, l'essentiel pour moi est de mettre à la disposition de tous l'ensemble le plus complet de documentation concernant ce nom Amiel, même si, ici ou là je me laisse aller à quelques réflexions destinées uniquement à animer mes récits.
Un CAFE AMIEL en AMERIQUE :
C'est aussi une notoriété, et populaire cette fois ! Ce café est situé 2301 Airport Thruway à Colombus GA; sa devanture cite et est ornée d'une maxime de Henri-Frédéric traduite en anglais, preuve s'il en fallait de l'universalité de ce qu'il écrivit dans son fameux journal.
CE QU'ILS EN DISENT :
Beaucoup de passionnés de littérature ont lu Amiel; outre les noms précédents et plus près de nous on peut citer l'écrivain Anaïs Nin, qui écrivit plusieurs journaux intimes, Marcel Raymond et Jean Starobinski (deux spécialistes de Rousseau), Georges Poulet (spécialiste de Proust) et des chercheurs du monde entier.
- Le professeur Paul Bourget fut l'un des premiers à écrire à son propos; dans ses "Nouveaux essais de psychologie contemporaine" en 1896 il affirme : "Le professeur obscur de Genève, le poète inconnu... est célèbre, et il le restera, comme il l'est devenu, d'abord à cause de sa confession, et aussi parce qu'il est un exemplaire accompli d'une certaine variété d'âmes modernes...".
- "Le plus grand Journal Intime de tous les temps qui est aussi une des grandes oeuvres de la littérature française du 19ème S." Freddy Buache (journaliste, poète, écrivain & belletrien vaudois né en 1924).
- "Le Journal d'Amiel appartiendra toujours au nombre des meilleurs livres, semblables à ceux que nous ont légué, presque par mégarde, des écrivains comme Marc-Aurèle, Pascal ou Epictète", magnifique hommage de Léon Tolstoï (1828-1910), peintre de la si diverse société russe dont l'oeuvre est une tentative d'analyse personnelle & d'ascèse à la lumière d'élans mystiques & de refus contestataires, ce qui en fit un héros de la jeunesse russe de son temps.
- "Un grand et douloureux livre" Hugo Von Hofmannsthal (1874-1929), écrivain autrichien, influencé par la psycho-analyse de Freud, présenté comme le précurseur de la littérature existencialiste.
- "La méditation de ce mystique intellectuel coïncide avec un moment de la conception chez les mères, avec les réflexions qui ont précédé l'élan créateur, avec les examens de Dieu" Albert Thibaudet (1874-1936), critique littéraire français, bergsoniste, fondateur pour certains de 'l'histoire des idées politiques', européiste convaincu, auteur d'articles sur Amiel & de : "Intérieurs ...Amiel" (1924) dont le chapitre à Amiel est concis & subtil, il y trace l'originalité d'une écriture désintéressée par la parution, produisant du doute, de l'inachèvement. (cf Ph. Amen); "Amiel ou la part du rêve" (1929) qui est une analyse forte & aboutie.
Et de nos jours, quelques critiques de journalistes littéraires :
- "Par son ampleur, ses ambitions, sa portée, le Journal d'Amiel est de ces trop rares 'folies' littéraires, dont la lecture exhaustive relève à la fois de l'impossible et de l'indispensable" Frédéric Vittoux du 'Nouvel Observateur'.
- "Et c'est vrai que ma génération encore est fascinée par l'auteur d'un journal qui n'est alors que partiellement publié" Claude Mauriac du 'Monde' (il est depuis entièrement publié NDLA dont critique suivante).
- "Le voilà, enfin, et pour la première fois dans son intégralité, ce Journal Intime d'Amiel dont on ne connaissait que des fragments ou des morceaux choisis. Un monument." Jean Chalon du 'Figaro'.
Aussi, parlant de l'auteur lui-même :
- Marc Monnier a dit d'Amiel qu'il "enfermait l'infini dans une coquille de noix";
- "Il est l'un des maîtres les plus subtils et les plus exigeants de l'analyse psychologique et morale" J.-C. Polet in "Patrimoine littéraire européen" Vol. 11A Ed. Renaissances Nationales 1999).
- Récemment, l "Abécédaire du lecteur à Lausanne" écrivit que son "Journal Intime est le parangon du genre, ce monument de l'introspection...constitue la chronique...du.. siècle genevois vue par un écrivain aussi ouvert à la culture européenne qu'à la nature, à la philosophie et aux nouvelles doctrines sociales, au milieu littéraire...lecteur et promeneur infatigable, Amiel est surtout un prosateur d'une merveilleuse porosité...Ses paysages, ses portraits...et ses réflexions de toutes espèces constituent un inestimable trésor."
AMIEL et l'HSTOIRE DU CLIMAT :
Un exemple de la richesse de ce Journal extraordinaire pour le XIXème S. , son utilisation pour la recherche historique. Le grand historien Emmanuel Le Roy-Ladurie qui s'est fait connaître dans les années 1970 par l'étude du village de Montaillou au temps des cathares, devenu aujourd'hui l'historien non plus du temps passé mais du temps qu'il a fait dans le passé et qui a parfois influé sur lui, auteur de plusieurs ouvrages d'études sur ce sujet, a utilisé une note d'Henri-Frédéric concernant l'été 1846 ajoutant cette opinion à son sujet "Amiel savait ce qu'il en était". Bel hommage à l'homme de Genève, fin observateur de son époque, de son temps, de ses divers climats (!) comme de lui-même.
(=> "Histoire humaine et comparée du climat. T.2 Disettes & Révolutions. 1740-1860" EMM. Le Roy-Ladurie, Fayard 2006).
Par ailleurs, dans ce domaine particulier, il a également laissé sa trace littéraire : il est l'un des premiers auteurs francophones à avoir utilisé l'expression "saints de glace"; il le fait au service de son humeur la plus sombre comme souvent, dans son Journal, comme on peut le lire à la page du 16 mai 1866 à propos d'un retour offensif de l'hiver; suit aussi "la lune rousse" ce qui n'arrangea assurément pas la météo de cette mi-mai là !
OEUVRES DIVERSES PUBLIEES DURANT SA VIE :
On sait parce que ces cahiers ont été aussi conservés qu'il mettait dans des pense-bête quantité de travaux provisoires, d'idées, de projets, de réflexions, c'était une réserve de pensées diverses qu'il intitulait malicieusement "Allerley" (soit 'à l'air laid') ou "Tout-y-va" (soit 'fourre-tout'); de même les couvertures et pages de garde des cahiers de son Journal comportaient de très nombreuses maximes tirées de ses lectures comme de son érudition sensées sans doute lui rappeler constamment des principes essentiels concoctés par tant de penseurs avant lui. Mais cet "atelier d'écriture", bien qu'il soit sans doute utile de mieux le cerner, ne peut être comparé à tout ce qu'il a écrit et surtout pour nous, publié. En voici deux exemples très différents mais tous deux liés à l'histoire suisse.
- Ballade Historique sur "L'escalade de 1602" publiée en Février 1876 et qui obtint un vif succès. Cet épisode historique glorieux pour la ville de Genève est brillamment commémoré tous les ans. La fête annuelle célèbre tous les 12 Décembre ce même jour de 1602 qui vit la victoire genevoise sur les soldats du Duc de Savoie. Jean-Jacques Rousseau, philosophe des Lumières mais aussi citoyen de Genève comme il se nomme, n'oublie pas de la commémorer; à sa suite, Henri-Frédéric Amiel outre cette ballade, composera bien avant une "Chanson de l'Escalade" pour un repas d'étudiants éloignés de l'évènement, alors qu'il étudiait à Berlin, en 1846. En voici une strophe : "Du bleu Léman nous séparent cent fleuves;/ De l'Escalade, un long passé qui dort : /Mais pour chanter son lac, ou nos épreuves, /Du Genevois, le cœur palpite encor !".
(=> "Les chansons de l'Escalade" Réédition du Centenaire de 1702, complétée en 1903; Moutiers-Tarentaise, 1903).
- Le chant patriotique national intitulé "Roulez tambours" composé en 1857 :
Outre ses traductions d'œuvres étrangères pour lesquelles il tint à conserver le lyrisme, à retrouver et reproduire le rythme et même les rimes souvent, à respecter les pieds et les mètres, il écrivit plusieurs recueils de son invention mais aussi deux "Hymnes à la Patrie" en raison d'une guerre dans l'air entre son pays et la Prusse à propos du statut de Neufchâtel. Et il était patriote comme on pouvait l'être en ce temps-là; il a pu écrire (mais cette pensée peut s'appliquer à d'autres sujets aussi) que Le plus grand obstacle à l'indépendance c'est la dépendance d'autrui. Fin Décembre 1856 on s'attendait à ce que le conflit éclate et dès Janvier 1857 les Suisses mobilisèrent en raison de l'approche des troupes prussiennes sur le Rhin. Que puis-je faire ? se demande Amiel dans son Journal (2 Janvier 1857). Dès le 8 Janvier suivant le Journal de Genève et d'autres publiaient une traduction de l'hymne helvétique "Rufst du Mein Vaterland" signée de sa main et peu de jours plus tard l'imprimeur Eishardt fit paraitre son fameux chant militaire "Roulez tambours".
Par ses paroles entrainantes et son air martial, ce poème lyrique répété et chanté de bouche à oreille allait devenir l'un des chants patriotiques les plus aimés des Suisses. Henri-Frédéric en improvisa paroles et musique dans l'enthousiasme général d'un prochain départ des troupes sur la frontière. Un biographe d'Amiel vers la fin du siècle écrivit à propos de cette œuvre : Les vers sont beaux, mais la musique est plus belle encore; très simple, et par cela facile à retenir, elle est d'un mouvement, d'un élan, d'un brio admirables. C'est une marche qui vous emporte bon gré malgré. Pour n'avoir pas guidé les Suisses au bord du Rhin (la guerre fut finalement évitée) "Roulez tambours" n'en devient pas moins la "Marseillaise helvétique", et cette opinion tenait compte de la considération du plus connu "Cantique Suisse" qui, pourtant devint, lui, le chant officiel de la Confédération (cf. "Le conteur vaudois" quotidien, n°2 de la 37ème année, 14 Janvier 1899, p.1, édité à Lausanne) au moins jusqu'à cette année 2014, un concours populaire étant en cours pour le remplacer. Aujourd'hui encore le chant d'Amiel est chanté publiquement lors des fêtes nationales et des cérémonies militaires bien qu'il n'ait donc jamais été l'hymne officiel; l'Alliance Nationale a pourtant tenté de le mettre en avant pour cet honneur en 1986 mais sans succès.
Amiel avait raison en écrivant sur son Journal que, chez lui, son "écriture tient lieu d'action"; alors que le peuple est appelé à prendre les armes, le philosophe se met simplement à sa table de travail et armé de sa seule plume compose en un jet, un hymne de sept couplets et un air musical simple mais fort, capables l'un joint à l'autre de mobiliser et soutenir ses congénères. Sous-titré "La guerre sacrée - Chant de guerre helvétique" chaque strophe a un titre, thème des paroles (Alarme, En route, Au bivouac, Chant du drapeau, Bataille, Victoire, Adieu). Le dernier couplet ne devait être chanté que lorsque la paix serait là (une note en ce sens précède son texte). Je ne citerai que la strophe la plus connue et ce dernier couplet pour la paix.
En route :
Roulez tambours ! Pour couvrir la frontière
Aux bords du Rhin, guidez-nous au combat !
Battez gaiement une marche guerrière,
Dans nos cantons, chaque enfant nait soldat !
C'est le grand cœur qui fait les braves,
La Suisse même aux premiers jours,
Vit des héros, jamais d'esclaves ....
Roulez tambours, roulez tambours ! (bis des deux derniers vers).

Adieu :
Cloches du soir, sonnez dans les vallées,
Au bord des lacs, sur les penchants des monts,
Comme l'encens aux voûtes étoilées
Faites monter vos tintements profonds.
Pour qui tomba, cloches aimées,
Plein de vaillance et plein d'espoir,
Implorez le Dieu des Armées,
Cloches du soir, cloches du soir. (bis des deux derniers vers).
Très curieusement, on peut entendre dans le film de Jacques Feyder "Le grand jeu" (1933) l'air entraînant de cet hymne rythmer le pas de légionnaires défilant quelque part en Afrique.
On connait aussi de lui son "Hymne à Genève" écrit dans la même veine dont voici un couplet :
Descendez pour un jour des sphères éternelles,
Penseurs, héros, martyrs, ancêtres glorieux !
Soufflez en nous votre âme, et, déployant les ailes,
Emportez nos accents et nos cœurs vers les cieux !
On peut citer encore "L'Hymne à Genève" qu'il composa en 1859 pour le jubilé tri-séculaire de l'Académie de Genève, lequel sera mis en musique et chanté à cette occasion, ou en 1860 "Les Noces d'Or" poème en commémoration de l'entrée de sa ville dans la Confédération Suisse en 1531...
Quelques détracteurs (aigris)! :
Amiel bien qu'il ait rédigé son Journal en français fut un ardent germanophile. Il maitrisait parfaitement les deux langues mais il fut assez critique envers non seulement le français mais aussi les français comme on l'a vu et comme on le verra plus loin, lesquels lui ont rendu la monnaie de sa pièce ! Plusieurs commentateurs littéraires hexagonaux de son œuvre majeure ont ainsi pu bassement le railler, lui volant dans les plumes grâce à la langue des oiseaux (!) tel l'exemple d'un jugement que je qualifierai d'a-mielleux car non exempt d'un évident jeu de mots relatif à cette langue sur son nom (et donc sur le nôtre !) que je relate dans la dernière page intitulée "Homophonies amieliennes". Il faut dire que ces mots à relire sur cette page ont été publiés dans la prestigieuse revue de défense de la langue de Molière nommée "Nouvelle Revue Française" (n° 193 à 195, 1929) : Comme la guerre de 1870 avec Sedan, la guerre revancharde de 14 avait elle aussi laissé des traces hors des tranchées mais le pauvre Amiel n'y fut pourtant pour rien !
CHARLES DU BOS et son ESSAI sur AMIEL :
Charles du Bos n'a pas connu Amiel, il nait l'année qui suit sa mort. Journaliste et critique littéraire comme on l'était au XIXème S. Du Bos a écrit de nombreux 'essais' sur beaucoup d'écrivains du XIXème S. comme de son temps (1er tiers du XXème S, il meurt en 1939) et il a tenu aussi son Journal. C'est même l'œuvre principale de sa vie littéraire, une œuvre méditative, et en cela il est comparable à Amiel. Il consacre d'ailleurs à Henri-Frédéric les premières pages de son Journal. Dans l'essai qu'il ne manque pas de lui consacrer ("Approximations", 1921) il conclue ainsi "Pensée nue et liberté intérieure : telles sont les deux hautes et exigeantes divinités qu'Amiel n'a jamais reniées, au service desquelles il est mort : de combien d'entre nous pourra-t-on un jour en dire autant ?".
Un admirateur contemporain : BOWIEN :
Erwin J. Bowien est un artiste peintre du XXème S. Comme son compatriote du siècle précédent il tint lui aussi un volumineux Journal; c'était un être indépendant jusqu'à la solitude morale qui revendiqua plusieurs "grands modèles" parmi lesquels on ne peut être surpris de trouver Henri Frédéric Amiel. Ce sera même le plus important : au point qu'il surnommera une de ses amies "Amiela" ou "Amiele" dans son journal, hommage à la femme autant qu'à la sensibilité esthétique du genevois modèle et à son idéalisme assez panthéiste. Bowien, mort en 1972, outre ses milliers de peintures et son journal, écrivit aussi des nouvelles, des romans et son autobiographie.
(=> "Heures perdues du matin : Journal d'un artiste-peintre...." Erwin J. Bowien, Paris, L'Harmattan, 2000).
AMIEL et les DIARISTES modernes :
Luc Weibel, historien et chroniqueur genevois contemporain, a consacré un ouvrage aux diaristes modernes avec ce titre évocateur : "Les Petits Frères d'Amiel" (Ed. Zoé, 1997).
La place d'AMIEL dans la LITTERATURE SUISSE :
Dans une étude récente sur "H-F Amiel Un écrivain en marche vers sa reconnaissance non plus comme malade mais comme écrivain" (août 2003) son auteur, Daniel Renaud commence ainsi : " Des trois plus grands écrivains suisses de langue française, les deux autres étant le bernois Béat de Muralt, seul classique de cette double appartenance, et le vaudois Charles-Ferdinand Ramuz..., le genevois H-F Amiel est de loin le plus grand sans doute." précisant tout aussitôt cependant qu'il ne peut nommer ni Rousseau car Genève n'était pas suisse à son époque, ni Benjamin Constant car il était un réfugié huguenot en Suisse !
Les derniers jours d'AMIEL imaginés par ROLAND JACCARD :
L'essayiste franco-suisse contemporain vient, dans un roman hors normes paru en 2018 (Serge Safran Ed.), de se glisser dans la peau du diariste en écrivant: "Les derniers jours d'H-F Amiel". Il rend au fond un hommage à son diariste préféré, lequel l'a sans doute beaucoup inspiré. Ce qu'il a écrit sur ses derniers temps aurait pu être de la plume du genevois; il le fait déborder de son propre corps.
(=> art. de Jean-Bernard Vuillème du 14/09/2018 paru dans le quotidien suisse "Le temps").
En une définition de mots-croisés :
Existe t-il une plus grande reconnaissance publique et populaire que de pouvoir figurer dans une simple définition de mots-croisés ? C'est le cas de notre Henri-Frédéric; voici la définition qui lui correspond comme un gant, courte, subtile : "A laissé son journal en partant" ! (cf. "Le nouveau dictionnaire des mots croisés" de N. Lazare; Le Mieux-Etre, Montebello, Can., 2006).


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