Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur.
Sir Winston Churchill

DE LA REALITE AUX SONGES :
Lorsqu'on a eu l'idée de fabriquer de toutes pièces un fac-similé de la Grotte de Lascaux, l'un des deux artistes-peintres qui oeuvra pendant 11ans, entre 1972 & 1983 à ce patient et minutieux travail fut Monique Peytral. Elle s'adonnait à cette reproduction beaucoup la nuit, entre 22 et 2h, à la lueur de bougies. Lorsqu'elle descendait de son échelle et qu'elle regagnait la vie actuelle, elle disait qu'elle était comme saoule, comme "prise dans un mythe" qu'il lui était bien difficile de quitter. Les dessins dans la grotte copiée furent aussi artisanalement et superbement tracés que les originaux d'il y a 16.000 ans ! Les homo sapiens avaient, malgré eux peut-être, laissé ici et là de nombreux indices pour savoir de nos jours comment ils s'y étaient pris, dont des poudres minérales de différentes couleurs. On peut comprendre que l'artiste contemporaine ait été assez proche de ces très lointains humains, quelque chose d'indéfinissable les rapprochait d'elle, de nous, au-delà du temps dont la barrière était ainsi franchie (Jean Clottes spécialiste de cet art pariétal avoue lui aussi devant ces chef d'œuvres qu'il se sent très proche d'eux); seule reste l'interrogation du "pourquoi" de ces dessins; cette question du "sens" qui nous préoccupe encore peut nous introduire dans ce sujet non seulement religieux mais aussi psychologique si humain des mythes. Sans pour autant s'attacher formellement à ces traces matérielles, bien que leur qualité, jointe aux dessins d'autres encore plus anciennes comme la grotte Cosquer ou la grotte Chauvet qui reculent l'intelligence humaine de plus du double (38.000 ans !) soient autant de précieuses merveilles, il est certain qu'elles constituent un inestimable trésor pour l'humanité d'aujourd'hui bien que nous ayons perdu la clef de leur compréhension! Les mythes, même s'ils sont moins palpables pour nous qui ne croyons désormais qu'en ce que nous voyons, même s'ils sont moins anciens peut-être aussi que ces dessins, sauf s'ils mettent "en image" des mythes (ce que nous ne saurons jamais), n'en demeurent pas moins, également, des traces précieuses de notre histoire inventée des origines, du moins de ce que nous en avons gardé, de traditions transmises de bouche à oreille depuis des temps immémoriaux et conservées enfin par l'écriture depuis (seulement) cinq millénaires et demi environ.
Des SONGES aux SYMBOLES et aux MYTHES :
Tous les peuples de la terre ont construit leur vision propre de ces origines, reposant souvent sur l'existant éternel, la nature, ses phénomènes, le cours des astres, l'étonnement devant la vie et les formes de vie, le rapport entre les hommes et cet environnement.... ainsi avions - nous notre place sur cette planète et dans l'univers. Ce n'est que par des montages métaphysiques que l'on pouvait expliquer ou plutôt s'expliquer ces phénomènes liés à l'existence et à son corollaire la mort, la force de l'homme étant bien la faculté de penser, ce que les scientifiques englobent dans la "révolution cognitive". A cette révolution est directement liée l'expression symbolique - certains ont parlé même de révolution symbolique - qui est cependant apparue très lentement et à différentes époques selon les lieux et les hommes. Ce n'est qu'avec l'acquisition d'un degré d'abstraction suffisant pour "imaginer des choses" (symboles puis mythes) au-delà de la réalité que cela s'est très lentement réalisé et transmis. Pendant des millénaires sans doute, faute de moyens pratiques comme le langage ou la signification de gestes et des techniques comme le dessin, la gravure et la peinture, ces notions n'ont pu s'exprimer. Le fruit le plus pérenne de cette lente évolution, au-delà des peintures dont le sens s'est perdu au fil du temps, du langage et de la constitution d'élaborations symboliques et mythiques pour s'en souvenir, est sans nul doute l'écriture qui bien tardivement en portera témoignage, finalement; pourtant, de nos jours, qu'avons - nous retenu de ce passé antique, très archaïque?
Un romancier contemporain décrit ainsi ce qui lui apparut comme une grande révélation : Debout sur le rocher, face à l'univers, je compris toute l'histoire. Et l'histoire, la voici : la vie est un songe.....Seuls nos songes nous empêchent de nous dissoudre dans les nuées. Ils nous confèrent un nom, un lieu d'existence - et nous permettent de garder le contact avec le monde. "La vie est un songe" c'est aussi et surtout le titre du chef d'œuvre métaphysique baroque du dramaturge espagnol du XVIIème S. Pedro Calderon de la Barca, un des chefs d'œuvre du théâtre universel d'un auteur assez proche du théâtre de Shakespeare par ce thème lui aussi universel.
Et l'art de conter les songes est sans doute rapidement apparu chez nous. Les visions de grands sages, de grands maîtres spirituels, ont été alors structurées par des élaborations socio-culturelles adaptées à leur contexte dont nous avons toujours un écho subconscient dans nos sociétés modernes; ces vieilles constructions mythiques sont toujours bien vivantes modelées par le temps et transmises de génération en génération dans tous les coins de la planète. Toutefois seuls quelques récits parmi tout ce fonds immémorial sont porteurs de visions assez profondes, larges et fascinantes pour avoir pu impulser les grandes directions de notre pensée à ce sujet. C'est pour ce type de récit merveilleux (heureux ou malheureux d'ailleurs) que l'on peut parler de mythe. Et dans toutes ces légendes mythiques précisons que la notion de véracité ne s'y pose pas; l'adjectif anglais correspondant, 'mythical' veut signifier 'incroyable' et c'est aussi l'une de ses acceptions en français. On est donc prévenu, il s'agit bien de contes pour lesquels on ne saurait croire à la probabilité de leur survenue. Il s'agit bien d'affabulations ordonnées de l'imagination humaine cadrant avec une certaine réalité sensible. Ils seront transmis depuis des âges immémoriaux par voie orale, adaptés à leur temps, triturés, modifiés, conjugués, annexés, amplifiés. Pourtant le mot 'légende' à pour origine le verbe latin leger qui signifie lire, une légende est ce qui doit, mérite d'être lu et cette partie de mon étude est dans ce cas malgré la difficulté qu'il y a de nos jours à se pénétrer de ce que je raconte ici. L'histoire antique ou plutôt les auteurs antiques de cette histoire auront tendance en leur temps, pour ce qui était leur monde, a assimiler ces légendes comme vérités tout comme ils le feront des traditions, en les confondant avec ce qu'elles sont véritablement, des représentations métaphoriques, car ces récits fabuleux servaient l'intérêt de chaque peuple et souvent celui de leurs gouvernants, politiques comme religieux. Et il ne faut pas ici confondre le messager avec le message : ce message symbolique transmis appartient au vocabulaire de l'âme par lequel l'humanité était parvenue à élever son esprit au-dessus des nécessités immédiates (cf. Campbell "The Inner Reaches of Outer Space : Metaphor as Myth ans as religion"; New-York, Van Der Marck Ed., 1895). C'est ce qui fait son importance et l'intérêt que nous y portons ici.
(=> "Mythologies du monde entier" (avant-propos de Robert Walter), s/s la direction de R. Willis; Duncan Baird Publ., 1993).
Des MYTHES au FAIT RELIGIEUX :
C'est l'anthropologue et philosophe contemporain René Girard dont je parle en d'autres endroits qui, dans sa trop méconnue "théorie mimétique" donne une explication rationnelle de la genèse du mythe et propose aussi en conséquence la toute première théorie générale du fait religieux. Le mythe raconte généralement d'une manière déformée un évènement réel expliquant ou à l'origine de l'ordre social qui fonde et régit la communauté où il se transmet; cet évènement-archétype étant l'expulsion via le meurtre d'une victime désignée, au cours d'une crise violente générale et paroxysmique. Et ce meurtre ramène la paix d'une façon apparemment mystérieuse aux membres de la communauté, tout comme la victime leur semble à la fois responsable de la crise (ce pourquoi on l'élimine) et solution car par son meurtre elle apporte cette paix : ses pouvoirs d'apparence miraculeuse semblent transcendants et elle est ainsi 'divinisée'. Dans le récit de l'évènement elle sera un dieu affecté de traits négatifs de culpabilité de la victime comme de traits positifs de l'être transcendant sauveur. Ainsi peut-on comprendre le sens des caractères surnaturels des dieux de la mythologie. R. Girard analyse par cette grille de lecture de nombreux mythes dans son œuvre ce qui lui permet de comprendre le caractère surprenant des figures du mythe: le dieu mauvais apparaissant comme une victime injustement accusée et le dieu bon comme un chef sans scrupule... !
Un exemple : LE SONGE DE SCIPION ou le MYTHE DE LA VERTU :
C'est Cicéron qui raconte cette histoire philosophique à la fin du dernier livre (6ème) de son "De Republica" (terminé en -51 mais fictivement placé en -129, année de la mort de Scipion, protagoniste majeur de ce dialogue). C'est le passage le plus célèbre de cette œuvre à part du grand homme, un thème qui sera repris par Pétrarque qui l'attribue au grand Africain lui-même et non à son petit-fils, à l'époque moderne par Mozart dans "Il Sogno di Scipione" ou récemment par un roman historique policier éponyme d'Ilain Pears (2002). Il s'agit de voir dans ce songe une sorte de mythe mêlant stoïcisme et platonisme grecs aux connaissances scientifiques du moment, et expliquant la destinée des âmes vertueuses après la mort; il contient une pensée pythagoricienne avec la théorie de l'immortalité astrale. Sous forme d'un monologue, Scipion Africanus Minor Aemilianus raconte avoir rêvé, vingt ans plus tôt (en -149) durant son ambassade auprès du roi Massinissa, de son grand-père adoptif le grand Scipion l'Africain, vainqueur d'Hannibal à Zama (-202) et de son père naturel L. Aemilius Paulus Macedonicus, le vainqueur de Persée (-168), deux parmi les plus grandes figures de Rome; ils lui expliquent le destin des âmes vertueuses après la mort; la vertu étant sur terre la seule valeur, elle seule peut ouvrir la voie après la fin de la vie à une glorification universelle et éternelle, celle du monde céleste vers qui l'âme alors affranchie de la prison corporelle s'envolera pour y séjourner définitivement, la Voie Lactée, (le paradis polythéiste). On a là comme des prémices rares de ce que pourra donner à croire le christianisme quelques siècles plus tard et il est vrai, pour tous les hommes. Le néo-platonisme qui transparait ici et dont s'inspireront plusieurs philosophes chrétiens des premiers temps comme Plotin et son élève Amilius dont je parle par ailleurs fut donc déjà celui de ce vertueux Cicéron en un temps où les politiques romains eurent sans doute moins de préoccupations morales que leurs aînés, la république souffrant au Ier S. av. J-C. de plus en plus de généraux imbus d'eux-mêmes ce qui conduira aux Guerres civiles et à l'empire. Il y a peu alors d'hommes sages et désintéressés, fidèles aux vieilles valeurs, et cet Aemilius du IIème S. devenu petit-fils du grand Africain après avoir été le fils du grand Aemilius Paulus, cet homme cultivé, pétri par le cercle aemilien initié par son père devenu avec lui cercle de Scipion, fin connaisseur des idées philosophiques et de la littérature grecques est l'un de ceux-là, au temps de la splendeur de la République. C'est aussi lui que Ciceron voudra citer lorsqu'il appellera dans un de ses procès, les grands hommes de l'histoire de la république de Rome à l'appui de son discours : "Imitemur nostros ....Aemilios...". (Voir partie République Romaine et dossier spécial sur le Cercle de Scipion).
DIVERS TYPES de MYTHES et de RELIGIONS :
Les sociétés humaines traditionnelles expliquent le monde et les êtres qui y vivent selon des systèmes originaux que l'on peut classer ainsi : les origines du monde que l'on nomme cosmogonies a distinguer des architectures cosmiques décrivant la structure de l'univers, et à l'autre bout, au niveau de l'homme, les anthropogonies parlant de la genèse, de la vie et de la mort de l'homme; dans ce dernier cadre se situent ceux en rapport avec l'existence séparée d'autres êtres, souvent supérieurs à l'homme, les êtres surnaturels, qui relèveront du domaine de la religion, nommés dieux (théogonies), esprits, anges, démons, et au niveau le plus bas les êtres (seulement!) exceptionnels comme les héros et les génies; y sont liés les mythes parlant plus particulièrement des désastres cosmiques ayant des conséquences sur la vie humaine comme déluges, suivis de "mythes de régénération" ou fins du monde "mythes eschatologiques"; plus individuellement parlant, ceux qui touchent au corps et à l'âme de chaque homme, à l'intime religieux et enfin ceux qui fondent et guident l'organisation sociale et familiale.
Tous ces thèmes développés par les hommes au sein de leurs religions propres ont en eux-mêmes suivi une logique comparable allant en somme du général au particulier. Les premières religions ont été développées sur des mythes animistes (mythes relatifs aux animaux et aux plantes, à la nature) et ce sont des religions animistes qui ont présidé pendant des millénaires à la vie spirituelle des hommes. Les hommes préhistoriques qui ont réalisé les remarquables dessins des grottes que nous avons récemment découvert au XXème S. étaient probablement animistes et ces dessins peuvent en être le témoignage (il y a peu de dessins d'hommes et ceux qui sont censé en représenter sont très frustres , de petite taille, insignifiants en somme en comparaison); de multiples espèces d'animaux chassés sont montrés en mouvement, bondissant, ils y sont dessinés superbement colorés voire même en relief. Il en a été ainsi selon les préhistoriens jusqu'à la révolution néolithique et à l'invention de l'agriculture et de l'élevage, ce qui a été la cause d'une autre révolution, religieuse, avec l'apparition des religions théistes. La domestication des animaux a été le prétexte de l'assujettissement de ceux-ci aux nouveaux dieux. Ces religions nouvelles aux rites très sanguinaires souvent (= les sacrifices d'animaux domestiques réclamés et apaisants offerts aux dieux, cf. ci-dessus la théorie de René Girard) ne placent plus la nature en avant mais des êtres supérieurs, invisibles, inconnus mais puissants, des dieux (ou le dieu finalement). Ceux-ci puis celui-ci accompagneront(a) les développements des sociétés, des cultures et des civilisations, du moins jusqu'à notre temps; dans les religions chrétiennes on parle bien de sacrifice pour parler de la consécration du pain et du vin, c'est Jésus lui-même qui est ainsi offert, qui s'offre même, en sacrifice pour expier le péché des hommes. Progressivement le dieu suprême va être remplacé, à partir de la Renaissance, par l'homme lui-même; l'humanisme est parvenu finalement de nos jours, à effacer et remplacer les religions théistes, du moins dans l'orbite occidentale. Il y a bien lieu de nos jours de parler de religions humanistes, la plus évidente, chez nous, étant bien sûr la laïcité mais cette référence générale qui remplaça à la Révolution, l'Etre Suprême dont le culte ne fut pas une réussite, venant d'une façon trop abrupte et calquée sur le christianisme, n'est pas la seule, elle se décline, pour ainsi dire, en de multiples applications, politiques, médiatiques, sociales et sociétales, scientifiques et techniques pour beaucoup, sportives surtout; il suffit de penser aux "dieux du stade" ou aux "messes sportives" du dimanche.... !
LES MYTHES S'INSCRIVENT DANS 'UN' TEMPS....INTEMPOREL :
Ce temps des mythes n'a que peu à voir avec le notre : En raison de "l'épaisseur de temps" qui nous sépare des très lointains récits et 'histoires' mythiques nous avons naturellement tendance à lire les signes des civilisations disparues avec notre propre perception temporelle. Or le temps du mythe n'est pas le temps de l'histoire : l'oralité et la tradition orale qui transmet le mythe implique une perception du temps qui n'a que peu à voir avec celle de l'histoire. De plus réciter ce que l'on a mémorisé c'est rendre présent le récit; comme au théâtre c'est une re-présentation. Bien qu'il se réfère aux origines, le récit est dans un temps qui dure encore : l'oralité coagule ce temps. Et dans le rite qui vise à réactualiser le mythe, la mémoire est la technique utilisée pour vivre un autre temps et non un effort pour retrouver le passé. Le temps du mythe n'est pas linéaire : même s'il raconte une origine, il n'a ni commencement ni fin; on ne peut le mesurer et il échappe à toute datation, à toute succession temporelle; il n'a pas de chronologie applicable, il procède par hiérarchie et n'a pas de sens...ou plutôt son sens n'est pas unique, c'est un peu celui de l'Eternel Retour. Vécu comme temps véritable, accepté comme échappant au domaine "intelligible", étroitement associé à la mémoire divinisée dans le contexte de l'oralité, le temps du mythe est lui aussi...divinisé !
C'est dans un tel cadre de compréhension qu'il faut voir les notions relatives à ce concept si terre-à-terre vis-à-vis des mythes et ne pas le perdre de vue dans toute cette partie, y compris dans ce qui suit.
LA THEORIE DES ÂGES DE L HUMANITE :
Les hommes sont pourtant ainsi faits que depuis longtemps ils ne peuvent s'affranchir de voir une évolution du monde dans le temps terrestre : Il y a 2700 ans le grec Hésiode, auteur d'une cosmologie des origines, définit cinq périodes d'évolution de l'humanité, mais l'homme antique n'avait pas devant lui l'avenir qui ne l'intéressait pas, il avait le passé, ces périodes vont en déclinant de l'une à l'autre, ce qui peut paraître paradoxal à notre époque où l'on ne conçoit l'évolution des temps comme seulement positive; il s'agissait donc d'involution ! Il les a nommées âges; l'âge d'or, d'argent, de bronze, des héros et le dernier, dans lequel nous sommes encore donc, celui du fer, qui parait avoir commencé avec Abraham, ce qui peut paraitre long pour certains! Ovide le poète latin a repris à son compte ces divisions; voici comment il décrit l'âge d'or, assimilable au Paradis Perdu biblique : Il fut d'or le premier âge à naitre; sans vengeur, sans contrainte, sans loi, il respectait la bonne foi et la droiture. Point de châtiment ni de crainte, nulle menace...; sans protecteur, les gens étaient en sécurité...nul fossé ne cernait encore nulle place forte...sans soldat, les tribus passaient sans risque de doux loisirs. La terre aussi dispensée de toute obligation, sans être touchée par le hoyau, ni blessée par les araires, donnait tout d'elle-même. Satisfait des aliments produits sans aucune contrainte, l'homme cueillait les fruits....Un printemps éternel ! Les zéphirs paisibles caressaient de leur souffle tiède les fleurs nées sans semis. Bien vite même, la terre vierge portait des moissons et le champ en jachère blanchissait de lourds épis. Là des fleuves de lait, là des fleuves de nectar; des gouttes de miel blond tombaient de l'yeuse verdoyante. (Ovide, Métamorphoses, I, 29-11). Voilà qui ne peut que nous rappeler le Paradis biblique; et il suffit, il me semble, de voir les premières images du film "Les dieux sont tombés sur la tête" pour en avoir une certaine traduction car cet âge d'or c'est celui de ces peuples que l'on disait primitifs il n'y a pas si longtemps, vivant au plus près de la nature, simplement et en la respectant, "le temps de l'innocence de l'abondance et du bonheur, le Paradis Perdu" (Pierre Tchernia). Ce temps où parait-il l'on ne mourrait que pendant son sommeil, sans s'en rendre compte ne pouvait évidemment pas durer; vint l'âge d'argent, celui de Zeus, qui se caractérisa par une légère dégradation, on commença à faire quelques entorses à la justice naturelle et il fallut se mettre à cultiver, à travailler ! A l'âge du bronze qui suit, alors là la dégradation s'accentue, la guerre apparait, les biens qui jusque là étaient communs commencent à être disputés; suit l'âge des héros et des demi-dieux, engendrés entre dieux et mortelles, des êtres mythiques nobles et généreux par leur essence divine qui s'illustreront dans les grands cycles légendaires comme la Guerre de Troie et les religions; par leur mère terrestre ils sont mortels mais ils demeureront après leur mort aux Champs-Elysées (pas ceux de Paris !); c'est donc une période ou des querelles éclatent et il devient nécessaire d'avoir des lois et des limites en tout; la terre nourrit les hommes mais au prix désormais d'un dur labeur et de soumissions! Quand au dernier, l'âge du fer, le nôtre, tout n'est plus que compromissions, souffrance, ignorance, maladie, méfiance, mensonge, perfidie, violence, peur de l'avenir, et toujours cette nécessité de travailler et de s'affronter dans des guerres, que du bon en somme ! Et dire que nous vivons tout cela encore de nos jours... Les anciens ne voyaient pas du tout les choses évoluer comme nous, c'était même donc l'inverse; le monde pour eux ne se perfectionnait pas avec le temps, le changement inévitable ne produisait pas du mieux, si tant est que ce soit le cas de nos jours ! On ne peut s'étonner dès lors des notions de paradis perdu qui hantent les vieilles croyances religieuses tout comme le rejet actuel de la religion dans les sociétés modernes peut être expliqué par les seules valeurs matérialistes que notre monde actuel met sur ses autels, un paradis sans doute palpable, pratique et agréable, fait aussi de promesses en l'avenir, mais bien illusoire et cache-misère de tant de maux.
Pourtant la notion de mythe est toujours présente dans nos réflexions modernes et contemporaines, qu'elles soient littéraires ou scientifiques d'ailleurs, peu importe, c'est un savoir d'une autre dimension. Certains voient analogiquement dans la nouvelle science quantique un rapport avec ces vieilles conceptions involutives, en tous cas une opposition avec le scientisme positiviste du XIXème S. d'Auguste Comte, la nouvelle science contemporaine réhabilitant en quelque sorte ce savoir des anciens, du monde invisible de l'esprit dont le monde visible matériel pourrait être le terme, thème philosophique de notre temps.
Des MYTHES A L'HISTOIRE MYTHIQUE :
Platon, le célèbre philosophe grec dont l'aura s'étend jusqu'à nous, nous incite à faire la part des choses, à chercher dans les exploits merveilleux des mythes la part de vérité qu'ils recèlent. Et ce merveilleux ne peut que nous transporter : les mythes généralement nous émeuvent parce qu'ils 'sonnent' souvent juste ! C'est ce qui les fait éternels et utiles. Passés de bouche à oreille, de langue en langue, ils ont simplement pris l'accent des cultures dans lesquelles ils purent s'enraciner et fleurir avant d'être couchés sur des écrits. L'auteur contemporain Robert Charroux note que La mythologie est l'histoire métamorphosée par le temps et la mauvaise transmission d'évènements qui se sont déroulés à l'aube des civilisations. Il précise : D'une manière générale, une mythologie conte la création du monde par une déesse-mère ou un dieu suprême, puis la naissance de dieux inférieurs (chacun spécialisé dans un domaine de la création qu'il contrôle ou de connaissances qu'il transmet aux hommes). La mythologie met en évidence des dieux particuliers qui sont apparus il y a 5000 ans (du moins avec l'écriture qui en parle NDLA) et qui avaient une identification ou une certaine liaison avec la planète Vénus (on recroisera encore cette planète dans nos écrits NDLA), l'eau fécondante et les légendes de héros et d'animaux volants (ou nageant). A ces thèmes s'ajoutent nombre de relations de déluges, de monstres hybrides, de guerres entre les hommes et les monstres, mais aussi des géants, de civilisations développées très antiques (disparues comme l'Atlantide). Toutes les civilisations empruntent à ces mythes et à cet arsenal, à quelques variantes près. (cf. "Le livre du passé mystérieux" R. Charroux p.339).
On ne s'étonnera pas dès lors de la richesse onomastique de ces mythes; noms de dieux, déesses, héros, peuples, lieux, sans doute aussi souvenirs de personnages historiques très anciens. Des noms précieux dont la forme recèle elle-même quelque savoir sur les ancêtres et dont les actions mémorables ont été réinterprétées dans des mythes par les générations sur des siècles....
LES NOMS PROPRES DANS LES MYTHES :
L'onomastique est donc richement représentée; les noms des dieux, héros, personnages principaux des épopées mythiques nous éclairent les récits de par l'origine et la formation de leurs appellations. Des similitudes frappantes entre ces noms mythiques se font jour : on ne peut que rapprocher ainsi des noms comme Mosché (Moïse) des Gilgamesch (Babylone), Hermès ou Artémis (Grèce), voire l'égyptien Ramsès (Egypte), qui tous, suivant les mythologies où ils apparaissent, ont délivré des messages ou ont été des...messagers ! On va voir, pour ce qui concerne les origines paléographiques, linguistiques de notre nom Amiel, combien la racine Am, Amil, Amel est très présente dans les mythes de la haute antiquité mais aussi modernes ! A côté de ces noms de personnages, pour renseigner les vieux cultes disparus depuis longtemps, on peut faire appel à d'autres disciplines comme la toponymie, la numismatique (précieuse pour les romains comme on le verra) ou enfin l'épigraphie évidemment. Tous ces noms sont d'autant précieux qu'ils ont été récupérés souvent, quelquefois d'une façon partielle ou triturée, modifiée, avec leur légendaire, par les histoires mythiques des religions ultérieures plus durablement installées et toujours présentes.
D'où viennent ces noms, comment ont-ils été formés, que recouvrent-ils comme réalité historique ? Les noms de rois par ex. rendent compte à leur manière du brassage des sociétés matriarcales et patriarcales à l'époque archaïque. De même une société plus pastorale qu'industrieuse aura un panthéon plus proche de la nature qu'en divinités adaptées à l'artisanat ! De toutes façons en l'absence de documents, si les récits peuvent suggérer des conclusions à ce sujet, ils gardent leurs secrets. Toutefois des tentatives d'historiens ont proposé quelques hypothèses générales; elles concernent la signification symbolique attachable à certaines images et qui donnent au récit une apparence historique certaine. L'une d'elles consiste à considérer que les noms propres désignent plus souvent des groupes humains que des personnages propres par une sorte d'analogie simplificatrice et symbolique. La lutte de certains héros ou dieux contre d'autres ou des monstres pourrait n'être que le récit imagé, et non pas imaginé, de la lutte menée par un chef et sa tribu contre un ennemi qu'il a fini par vaincre. De même des expressions comme "fils de..." ne seraient que des manières imagées de désigner impersonnellement un individu ou une catégorie d'individus. Un ex. pour démontrer cela :
A l'âge du bronze, la Méditerranée et son pourtour était (déjà) infestée de pillards en bandes très bien organisées et redoutables. On sait que les cités grecques eurent à lutter contre eux en utilisant d'ailleurs les mêmes méthodes : la surprise qui résulte de la rapidité (=> les ailes mises à certains héros) et de la dissimulation (=> les masques prêtés par les dieux favorables, ruse courante); l'attaque en force (=>les armes fournies par les mêmes dieux); l'extermination de l'ennemi (=>la mise à mort du monstre); la prise du butin et les signes de la victoire (=>la dépouille du monstre vaincu rapporté pour subjuguer, édifier, les compatriotes du chef vainqueur). Et ainsi ce chef se voit reconnaître un pouvoir quasi-divin : il acquiert le statut de héros...un état côtoyant le divin lui accordant tout pouvoir terrestre, du moins sur son peuple, civilement et religieusement.
Pour ce qui concerne particulièrement les origines mythiques de notre nom, nous verrons que l'appellation généraliste d' "amel" soit l'homme, "l'homme de son dieu" plus exactement, a été très utilisée dans une telle vision de l'histoire de ces temps archaïques, et ce depuis Sumer!
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