LAMIEL œuvre posthume de STENDHAL :
- Henry Beyle et Henri-Frédéric Amiel :
L'époque du romantisme qui a baigné la pensée européenne des élites durant le XIXème S. a produit parfois des phrases similaires; il est frappant de voir notre Henri-Frédéric Amiel écrire la même chose ou presque que Stendhal, la contemplation d'un paysage produisant de mêmes effets chez eux, et je ne pense pas que l'un ait copié sur l'autre pour écrire ces phrases profondes. Comme l'on sait par ailleurs ce qu'a dit Amiel à ce sujet, je me borne donc à citer ici un exemple de ce qu'a écrit Stendhal à ce propos : "Les paysages étaient pour moi comme un archet qui jouaient sur mon âme" (in "Vie de Henri Brulard" p.15). L'âme est toujours au XIXème S. une donnée incontournable de l'état des individus (époque du romantisme) et un nom que l'on emploie parfois à tort et à travers à la place de notions qui seront plus précises grâce aux travaux et découvertes de la psychologie, bien que débarrassée progressivement de son enveloppe religieuse; c'est ce que l'on voit dans le Journal Intime d'Amiel, c'est ce que l'on voit dans les romans du siècle souvent avec l'état indéfinissable de langueur, l'ennui, la tristesse, les regrets, les insatisfactions diverses et tant d'autres qui feront le régal au siècle suivant des psychologues, psychiatres et autres médecins des âmes. Lamiel est un de ces personnages qui, par nécessité de la vie pour quelques uns, par facilité pour certains, par curiosité pour d'autres, par plaisir aussi va vouloir s'affranchir de règles sociales, de mœurs qui sont ceux d'une époque révolue (déjà) une révolution sociale, féminine, que Henry Beyle appelle de ses vœux alors que la situation politique parait morne et sclérosée sous le régime de Louis-Philippe Ier, Roi des Français (de 1830 à 1848).
- "Les Français du Roi Louis-Philippe" : C'est ainsi d'ailleurs que Stendhal avait résumé ce roman par un sous-titre en forme de pied-de-nez au souverain du peuple de France ! Lamartine lui-même alors député dans un discours à la Chambre du 10 janvier 1839 s'écrira "La France est une nation qui s'ennuie". Mais qui est donc cette héroïne de ce temps où l'on s'ennuyait tant (du moins les classes aisées bien entendu), où commença à se développer, pour tuer cet ennui, chez les bourgeois, le goût des demi-mondaines et autres 'grisettes', des institutions de plaisir ? Stendhal lui-même la décrit ainsi : C'est une femme "grande, bien faite, un peu maigre avec de belles couleurs, fort jolie et bien vêtue", voilà pour l'apparence; "par fantaisie et par caprice elle faisait attention aux choses et y attachait du prix" voilà un peu de son comportement; "elle a deux, trois, quatre amants successifs" c'est là le fruit en effet de cet ennui général qui est la trame de l'histoire de cette femme, ennui des jeunes gens de la bonne société de cette époque, l'œuvre s'applique par là à une revue de leurs principaux caractères. C'est une jeune fille d'origine paysanne adoptée par la bourgeoisie provinciale qui lui fera donner une instruction avant de l'envoyer comme lectrice chez un noble chez qui elle s'ennuiera, c'est la "maladie" de ce temps comme on l'a dit. Lamiel a bien des qualités: intelligente, vive, désireuse d'apprendre dans tous les domaines y compris celui de l'amour. Elle veut même tout connaitre de ce fameux sujet incontournable. Celle qui passera aux yeux des femmes de son temps pour une fille du diable sera déniaisée par ...le jardinier (le facteur dans le film de Jean Aurel) qu'elle paiera pour ce faire; pourtant elle s'écriera juste après "Comment, ce fameux amour, ce n'est que ça!" Stendhal voudra montrer par sa fuite à Paris pour vivre ardemment que l'aventure et la passion amoureuse deviennent au temps de Louis-Philippe, par l'intermédiaire féminin, le seul lieu de l'opposition politique; l'érotique même sera politique car seul l'espace amoureux est disponible. Le libertinage auquel les classes aisées peuvent se laisser enfin aller après les soubresauts révolutionnaires et ses conséquences, est une ironie sociale mise au service du simple plaisir physique et il constitue dans le roman un véritable discours de pouvoir. Le roman qui restera inachevé traite aussi de l'ennui même de l'auteur; un ennui qu'il ressentit à la fin de sa vie au vu de tous ces règnes successifs d'une royauté définitivement usée et agonisante. Il envoie par ce dernier roman dans lequel ses héros sont d'une moralité douteuse un message à ses contemporains; il essaie de leur ouvrir les yeux sur l'état bloqué et sclérosé de la société, un régime immobile où seul fonctionne le culte de l'argent, c'est en quelque sorte la critique d'une histoire en creux que vit le pays dans ce temps qui prendra fin avec la révolution de 1848, sursaut salutaire qui ne pouvait enfin qu'advenir. Mais le IIème Empire suivi de la IIIème République porteront à son zénith le culte des plaisirs, depuis celui des simples maisons closes et grisettes jusqu'aux demi-mondaines avec pignon sur rue et proches des puissants, car il y en eut pour toutes les bourses (sans jeu de mots !) que ceux-ci soient des nobles bien en cour ou en déclin, bourgeois de robe ou nouvellement enrichis, industriels de province, militaires de haut rang ou pas, politiciens ou gouvernants, fonctionnaires des ministères....
- Une oeuvre controversée :
On a pu dire que suite au succès énorme que fut la parution de "La Chartreuse de Parme" Stendhal aurait ressenti son incapacité à rééditer un tel succès. Aussi qu'il pensait que ce roman était trop novateur, qu'il voulut peut-être tout simplement s'amuser ? La parution ne date que de 1889, il l'a écrit à partir de 1839 et jusqu'à sa mort en 1842, d'une manière intermittente, à Civitavecchia, en Italie, où il s'était retiré. Et ce Lamiel va devenir malgré lui son oeuvre la plus controversée; plusieurs éditions se succédant au cours du XXème S. en seront la source comme aussi celle d'erreurs dans l'établissement de l'intrigue. Il est vrai que l'état d'inachèvement et de brouillon comportant des écritures difficilement lisibles, des supports et lieux de rédaction multiples, une datation aléatoire, de différents ensembles plus ou moins cohérents, des fragments (une page autographe vient d'être retrouvée dans une bibliothèque de Génève !) joints à la multiplicité des versions sont autant de difficultés qui font du manuscrit une véritable énigme. Mais à toute chose malheur est bon : c'est son oeuvre la plus ouverte et par là une source d'information inépuisable sur ses processus de création littéraire. Car il est le modèle de l'écrivain à processus, une sorte d' "anti-Flaubert" qui ne se soucie pas ou peu de programmer son écriture, laissant aller son inspiration quitte à faire parfois fausse route, revenir en arrière ou essayant tant bien que mal de couper court plus directement; souvent pourtant il s'enferme dans ses erreurs, s'y perd et même quelquefois s'arrête. On ne s'étonnera pas donc de ses hésitations sur le titre même de ce roman.
- Quelques études sur ce nom de Lamiel :
Il faut dire d'abord que cette œuvre ultime fut annoncée en 1839 sous le titre "Amiel" et non "Lamiel"; il y aura d'ailleurs une étape intermédiaire avec "L'Amiel". On peut lire en effet sur la 2ème édition de la Chartreuse de Parme (Paris, Dupont, 1839) à la suite des œuvres parues de l'auteur du "Rouge et Noir" cette indication : "Sous presse, Amièl, 2 vol. in 8°""; il y a bien ce curieux accent sur le 'e', parfaitement inutile pour la prononciation, erreur de typographe sans doute. Malheureusement l'auteur ne pourra terminer son dernier travail qui restera inachevé et attendra bien longtemps avant d'être enfin publié tel quel (cf. "L'Ermitage" vol. III, Ducoté, 1892)..
Mais on peut dire que ce nom a intrigué nombre de critiques, historiens et littérateurs. Voici quelques pistes pour essayer d'expliquer ce curieux nom il est vrai, de Lamiel.
* Il est possible que Stendhal ait voulu marquer le nom de ce personnage par son qualificatif principal d'amant(e) car c'est l'une des explications onomastiques formulées pour les noms comme Lami, Lamy et Lamiel, du moins selon la langue française.
* Madeleine A. Simons dans "Le roman pédagogique d'Emile à Lamiel" (pp. 225-242) pense que Lamiel serait une anagramme correspondant au féminin d'Emile, ce qui ne nous étonnera pas. S'il y a une influence de L'Emile de Rousseau sur Stendhal c'est, dit-elle par réaction. Julien Sorel pendant masculin de Lamiel, serait selon elle, un anti-émile (son éducation commence alors qu'il entre dans le monde quand celle d'Emile est terminée). Il s'appliquera à l'imiter extérieurement. Vus sous cet angle, les romans de Stendhal sont, comme l'Emile, des romans pédagogiques avec un contenu opposé. On pourrait ajouter qu'en ce qui concerne Lamiel, il s'agit surtout d'éducation à une première libération de la femme, surtout sur le plan des relations avec les hommes (y compris bien entendu intimes) (cf. "Revue d'histoire littéraire de la France" 82ème année n°1 Janvier-Février 1982; Paris, A. Colin).
* Pour Alice Tibi la signification de Lamiel est à trouver dans un être qui "aime la vie" au plus haut point. Dans ce nom "l'âme" est enclose c'est-à-dire la conscience de la vie; mais encore y figure ce "miel" synonyme de semence de la vie; et Dieu n'est pas loin, dans la pensée des Hautemare, ces gens riches de la bonne société; ils ont un devoir à accomplir, celui de l'adopter et de lui faire donner, par l'éducation, une nouvelle "âme", laquelle sera enfin confiée à ce Dieu si craint. (cf. "Stendhal sur la voie publique" A. Tibi; Presses Univ. du Mirail, Toulouse, 1996); voilà un objectif si louable en ce temps-là complètement raté !
* Pour André Doyon et Yves du Parc le personnage de Lamiel désignerait Mélanie par un jeu de lettres, cette Mélanie ayant été un amour d'Henry Beyle, alors qu'il n'était pas encore Stendhal (cf. Ed. du Grand Chêne, 1972); pourquoi pas ?
* Un auteur encore plus récent y voit, lui, simplement la couleur de ce "miel" ou plutôt son antonyme strict : "l'a-miel" comme il y a chez Stendhal, l'a-imagination. (cf. "Enquête en Armancie" Georges Kliebenstein; Ellug, 2005); celui-là a je pense beaucoup trop... d'imagination !
- Notoriété de Lamiel :
Commençons par une critique très élogieuse, celle du dernier chapitre de "Stendhal une sociologie du romanesque" de Jacques Dubois (Paris, La Découverte, 2007) sous le titre "Aimer Lamiel" qui consacre un très beau portrait à cette fille du peuple devenue courtisane, qui, à force de caractère, gravira un à un les échelons de la hiérarchie sociale et pour lequel le critique ne peut cacher une particulière tendresse comme il en éprouve pour tous les autres "primitifs", terme utilisé par Stendhal lui-même dans "La Chartreuse de Parme". Ces primitifs sont ces êtres qui agissant selon leur instinct, sont unis par une même recherche de la liberté et du bonheur, et dont la joie de vivre tranche tellement avec la terne société des "perruques poudrées". Et Lamiel est le dernier de ces personnages primitifs stendhaliens, son dernier grand chantier dont il ne pourra écrire la fin.
Plusieurs autres auteurs modernes font quelques références à Lamiel de Stendhal :
* Maurice Jordy (collection NRF Gallimard, 1954) dans son roman "Vie de Clara Mérici" reprend ce nom stendhalien de Lamiel pour l'attribuer à une héroïne de son œuvre.
* Nathalie Sarraute parlera dans son roman "Le planétarium" (Coll. NRF Gallimard, 1959) d'un professeur de philosophie qu'elle nommera Lamiel.
* La Revue NRF n°109 de janvier 1962 cite aussi une femme nommée Lamiel qui est décrite ainsi : "Elle, blonde, décolletée, toujours comme en scooter..." ayant contracté mariage avec Octave de Malivert "ancien polytechnicien..., ancien héros romantique, le cheveu à la Titus et la lèvre rocailleuse".
* Simone de Beauvoir dans "Le deuxième sexe" (Tome 1) ce qui ne peut être étonnant.
* Jean-Marc Roberts dans "Deux vies valent mieux qu'une" ou "Le sang noir" de Louis Guilloux sans compter les études littéraires comme celle de Mona Ozouf dans "La cause des livres".
* Gisèle Halimi dans "Le lait de l'oranger" (Gallimard, collection NRF, 1988) écrira "Une fois dans le village, je décidai de me faire appeler Elise Lamielle, mais par égard pour Stendhal, j'épelais le nom avec soin, e, deux l, e".
* Cécil Saint-Laurent dans "Clarisse". La fin du roman laissé inachevé par la mort de Stendhal fut écrite par ce même auteur (de son nom civil Jacques Laurent) et servit de base à un scénario correspondant; de ce scénario sera tourné un film de cinéma par le réalisateur Jean Aurel en 1967 : "Lamiel" avec une pléiade de vedettes de l'époque comme Anna Karina, Michel Bouquet, Denise Gance, Jean-Claude Brialy, Robert Hossein, Bernadette Laffont ou Alice Sapricht !
Décidément depuis Jean-Jacques Rousseau au XVIIIème S. et son "L'Emile" voilà un nom repris par Stendhal au XIXème, qui fait couler beaucoup d'encre encore au XXème avec "Lamiel" et bien plus modestement enfin en ce début du XXIème S. avec quelques études encore et...ma modeste contribution pour ce qui concerne uniquement la référence au nom "Amiel" sous toutes les coutures !
CORRESPONDANCE ENTRE LAMIEL ET L'EMILE ROUSSEAUISTE :
Y aurait-il donc une correspondance entre ces deux œuvres et relatives à l'éducation ? On peut se poser la question et essayer d'y répondre. Henry Beyle a bien vécu dans sa jeunesse l'éducation tardive d'un Emile rousseauiste et il semble que ce soit dans Lamiel que, à l'instar de Rousseau dans l'Emile, il réponde à son aîné par son propre traité d'éducation naturelle (et non pas dans Le Rouge et le Noir). On a noté l'évidente similarité des Julie et Julien, mais il ne semble pas que l'on se soit avisé que Lamiel était (aussi) une anagramme dérivé d'A(e)milius latin via le roman Amilius devenu Amelius et enfin un Amiel, un Amiel féminisé ?
Dans le texte inachevé ce nom féminin est donné par l'auteur comme étant initialement la contraction d'une "Amable Miel", fillette des enfants trouvés, comme l'on appelait alors les orphelins, adoptée par les Hautemare, respectable couple de la bonne société des années 1830. Stendhal semble avoir hésité sur les origines à donner à son ultime héroïne, et à son nom, comme on l'a dit. Dans les notes sur les personnages le prénom de l'enfant est Amiel, curiosité notoire en soi si l'on se réfère à la palette de prénoms alors usités, un prénom plus que rare alors, dont il précise qu'au village il se transforme populairement en Lamiel, dans lequel d'ailleurs l'article défini l'introduisant vient souligner la symétrie parfaite avec L'Emile, avec toutefois une légère différence : si Rousseau maintient l'apostrophe, Stendhal, après avoir hésité, la supprimera. Lamiel donc devient l'élève de la Duchesse de Miossens, laquelle se découvre par là une passion pédagogique, mais c'est une passion que Beyle voit comme un simple dérivatif à l'ennui du règne du roi des Français qu'il dénonce, un ennui qu'il reprochera d'ailleurs à ses parents et qu'il subit lui-même bien sûr. Ce même dérivatif mondain sera ensuite celui du Dr Sansfin (le bien nommé), un personnage dont on perçoit qu'il a lu, lui, L'Emile, traité éducatif dont il met en application les maximes comme la métaphore de la plante (ou allégorie de la "règle du lierre") usant du langage des signes tant prôné par Rousseau. Par contre, si Rousseau éduque via son précepteur un esprit médiocre, Stendhal, lui, avec Sansfin, s'adresse à un esprit au-dessus de la moyenne, sur lequel les vieux effets socratiques vont tourner court. Avec Stendhal on a un élève ou plutôt une élève qui n'est pas assujettie à son précepteur par les bons sentiments (ce qu'il nomme "niaiseries"). Lamiel va apprendre de pas moins quatre éducateurs (il faut en effet joindre aux précédents les Hautemare et le gracieux abbé Clément) gardant avec une certaine candeur une indépendance notoire de jugement. Il faut souligner que Stendhal concevait ses personnages relativement à leur éducation : "Il faut qu'ils montrent leur caractère comme une suite de leur éducation" et formés par la conversation. Il les fit ainsi par cette méthode didactique. Lamiel sera quant à elle soumise au zèle simultané (et non plus successifs comme dans ses romans antérieurs) de ces quatre éducateurs, méthode par laquelle il crée là le premier et seul personnage authentiquement "naïf" de son corpus romanesque, un type dont il avait rêvé lorsqu'il avait étudié la naïveté dans les lettres d'Henri IV à la Marquise de Verneuil. Enfin peut-être peut-on voir dans cette curieuse Lamiel, une Emilie dont il ne pouvait dire le nom sans éveiller une singulière concomitance mal venue et sans doute incomprise avec L'Emile qui régna sur les principes de l'éducation, masculine s'entend, durant tout le siècle où il vécut.
(=> partie conçue d'après "Sémiotisme de Stendhal" M. Aujubault Simons, Droz, Genève, 1980).
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